J'ai écrit ce texte d'un jet il y a deux semaines, à deux heures du matin et avec un peu d'alcool dans le sang. J'ai décidé de le retravailler et de vous le partager ici.
J'entends souvent parler, par les personnes trans de mon entourage, de certain.e.s de leurs proches leurs disant qu'iels doivent faire leur "deuil". Typiquement, on entend régulièrement parler de parents qui disent devoir faire le deuil de leur fils/fille ; moi-même, bien que je ne me sois pas encore outée à mes parents, deux amies qui m'ont connue avant transition m'ont dit devoir faire leur deuil de mon identité de mec (faire le deuil "du Noé mec", m'a approximativement dit l'une d'entre elles). C'est quelque chose que j'avais, jusqu'à maintenant, toujours eu du mal à comprendre. Je reste la même personne, en transitionnant je vais juste rendre visible ce qu'il y avait au fond de moi, mais au fond, je ne change pas, ma personnalité reste la même. Pourquoi, alors, vouloir faire son deuil de quelqu'un qui ne disparaît pas (ou alors, si on parle du "Noé mec", de quelqu'un qui n'a jamais existé) ? Aujourd'hui, j'ai réfléchi, et je crois que j'ai compris.
Si moi-même je ne change pas, et si pourtant vous avez un deuil à faire, c'est que votre perception de moi a changé. Ce n'est donc pas de moi que vous faites le deuil, c'est de la perception que vous aviez de moi. Si pour vous, homme ou femme, ce n'était qu'un mot, qu'une classe sociale, ou qu'un statut abstrait qui n'influe pas sur la personnalité de la personne qui le possède, vous n'auriez pas ce deuil à faire. On fait le deuil d'une personne qui sort de notre vie, pas de quelqu'un qui change juste de statut social. Si vous devez en faire un, au fond, ça ne peut être que parce que pour vous le genre c'est plus que ça, parce que ma transition va modifier la perception que vous avez de moi, la relation que vous avez à moi, les interactions que vous avez avec moi. Ces interactions qui sont votre fait, puisque ma façon à moi de me comporter avec vous ne va pas changer. Le deuil que vous faites, ce n'est pas le mien, c'est le deuil de cette perception, de cette relation, de ces interactions dont vous êtes responsables. C'est votre deuil que vous faites.
Parlons un peu d'autre chose, si vous le voulez bien, d'une autre chose qui, comme vous allez le comprendre, va être très liée à cette notion de deuil. Parlons de la raison de ma transition. Je ne fais pas de dysphorie physique, autrement dit, je n'ai pas ou que peu de problèmes avec mon corps. Si je souhaite transitionner, c'est pour changer la perception que les personnes ont de moi. Je ne supporte pas d'être perçue comme mec, je n'arrive pas à avoir des interactions sociales satisfaisantes en me présentant comme mec. Beaucoup de personnes cis avec qui j'en ai parlé s'étonnent que je transitionne pour cette raison. Pour eux (et ils ont raison), mon besoin de transition vient d'un malaise vis-à-vis des normes de genre masculines. Mais alors, me disent-ils, pourquoi se forcer à suivre ces normes de genre ? "Tu pourrais être simplement un homme efféminé, un homme qui ne respecte pas les stéréotypes." Je leur répond alors que je pourrais, en effet, et que d'ailleurs, je le fais déjà ; mais que ça ne changerait rien au fait que les autres me percevraient toujours comme homme, et agiraient en conséquence, essaieraient toujours de me coller des stéréotypes masculins dessus, que ce soit conscient de leur part ou non. On me répond alors "Mais tu pourrais juste t'en foutre du regard des autres, non ?" Et quand j'essaie de leur expliquer que ce n'est pas si simple, ils ne comprennent pas, et la discussion peut durer des heures.
Ce n'est pas si simple car le regard des autres... Figurez-vous que je m'en fous déjà ! Du moins, si ce que vous entendez par "s'en foutre du regard des autres" c'est ne pas se formaliser des critiques qu'ils pourraient me faire concernant mon expression de genre, le fait que je ne respecte pas les normes masculines, le fait que je sois "efféminé"... Alors oui, ça fait longtemps que je m'en fous. Sauf qu'en fait, ce n'est pas ça le problème. Le problème, c'est que le fait que vous me perceviez comme homme ou femme, au delà du fait qu'il va influer sur les attentes que vous avez de moi, sur les a priori que vous aurez sur moi, va modeler jusqu'à nos interactions les plus fines. Suivant si vous me percevez comme homme ou femme, vous allez vous adresser différemment à moi, réagir différemment à mes propos, interagir différemment avec moi, et ce totalement inconsciemment. Et cette interaction, elle va avoir de grosses conséquences sur la façon dont notre relation va se construire. Ca ne concerne pas que vous : pour moi, notre relation va changer du tout au tout.
Ca vous paraît gros, vous en doutez ? Pourtant, vous le prouvez de vous même. Ce qui le prouve, c'est votre deuil. Comme je l'ai dit, si vous avez besoin de faire ce deuil, c'est parce qu'après ma transition, nos interaction, de votre fait, auront changé. Et si elle changent tant pour vous que ça nécessite de vous endeuiller, vous vous imaginez bien que le changement sera de la même ampleur pour moi. Pouvez-vous encore dire, alors, que si vous me perceviez encore comme homme, ça ne changerait rien ? Qu'il me suffirait de me foutre du regard des autres ? Non, pour moi comme pour vous, ça va changer du tout au tout. Et c'est pour ce changement que je transitionne. Je transitionne car la manière qu'ont actuellement les gens d'interagir avec moi ne me convient pas, et que je veux ce changement. Au fond, votre deuil justifie ma transition : il prouve bien qu'entre l'avant et l'après, mes relations humaines vont radicalement changer, et donc que cette transition ne sera pas vaine. Ce changement, je le sens déjà quand je me présente en tant que femme à de nouvelles personnes, et il est très positif pour moi : je suis bien plus à l'aise dans ces interactions. Alors consolez-vous : une fois votre deuil fait, la relation que nous partageons sera certainement bien plus confortable pour moi.